Je ne crois pas en Dieu, mais je reste tout de même très curieux. Alors, quand j’ai entendu parler d’une procession à la bougie, perdue dans la campagne paraguayenne, je me suis dit : pourquoi pas !
Mais au fond, que se passe-t-il vraiment à Tanarandy ?
Ici, rien d’ancestral, du moins en apparence. La procession du Vendredi saint est née en 1992, imaginée par l’artiste plasticien paraguayen Koki Ruiz, dans sa ville natale, San Ignacio, à deux pas de Tanarandy. À l’origine, une simple célébration familiale. Puis, peu à peu, le rituel s’est étendu, amplifié, transformé... jusqu’à devenir ce phénomène fascinant qui attire aujourd’hui des milliers de fidèles.
Quand j’arrive, vers 17 h, le lieu semble presque désert. La pluie tombe doucement. Les moustiques, eux, sont déjà là, innombrables, affamés, comme s’ils célébraient leur propre fête, un banquet dont nous sommes les invités... ou plutôt les plats.
À la suite d'une bonne marche, j'entre dans un petit bosquet, quelques silhouettes m'y attendent, immobiles, silencieuses. Des femmes habillées de tuniques bleues, toutes rassemblées autour d'une statue de la Vierge des Douleurs, (la Dolorosa). Puis sans prévenir, les voix s’élèvent. Ces femmes, appelées Estacioneros, se mettent à chanter des prières traditionnelles a cappella. Des chants profonds qui fendent l'air humide. Un frisson me parcourt le dos. Quelque chose change, L'ambiance s'alourdit et devient solennelle, chargée d'une force invisible mais palpable.
La nuit tombe tapissant le ciel de plusieurs teintes orangées.
Et soudain, le monde s’embrase. Des dizaines de milliers de bougies s’allument une à une, nichées dans des coquilles d’orange, les apepú. Le sol devient feu. Un chemin incandescent se dessine : le Yvága Rapé, le chemin vers le ciel.
La cire fond, coule sous les pas. L’air se charge d’odeurs chaudes, presque sacrées.
Des milliers de silhouettes, une bougie à la main. Des murmures, des prières, des chants qui flottent dans la nuit. Tout semble irréel, spectrale, suspendu, comme si le temps lui-même hésitait à continuer.
Puis vient l’arche. Monumentale. Au sommet, un soleil sculpté veille sur les fidèles qui passent en dessous pour rejoindre le lac. Autour de celui-ci, toute la foule s’est rassemblée, dans leurs mains, des lanternes immobiles créées une constellation.
D’un côté, des hommes en toges marron s’avancent dans l’eau, lentement. À chaque pas, la lumière tremble. Un gong résonne. Profond. Vibrant. Il déchire le silence et semble figer le monde.
De l'autre côté du lac, une grande scène théâtrale représente la Passion, la mort et la résurrection du Christ dans un style gothique.Cette fusion entre religion et création artistique m'a laissé sans voix, une ambiance unique à la limite d'un rituel sectaire, laissant en moi un sentiment de gêne et d'émerveillement.
Cette fête religieuse est devenue, au fil des années, l’une des manifestations religieuses et culturelles les plus impressionnantes d’Amérique du Sud.
Je ne crois toujours pas en Dieu, mais je recommande l'expérience.