10876

Qu'est-ce que le voyage de nos jours ? Hein ? Qu'est-il devenu ? Comme la majorité d’entre nous, j'en suis arrivé consommer le voyage au lieu de le vivre pleinement. À quoi ça rime de sauter dans un avion pour Rome le vendredi soir, manger des spaghettis, une pizza, contempler la fontaine de Trévise et visiter le Colisée. Pour, à son retour le dimanche, dire que l'on a visité l'Italie alors que le seul italien à qui nous avons adressé la parole est le vendeur du magasin de souvenirs... 
Où diable sont passées les années folles de mes premiers périples ? Celles où je prenais la route sans un rond, mais accompagné des meilleurs compagnons de bord, pour m'enrichir de mille souvenirs inoubliables qui ont fait de moi la personne que je suis aujourd'hui. Ces voyages où nous dormions dans la rue et rencontrions des personnes à la pelle ! Ceux où l'on déambulait à travers toute l'Europe dans notre vieille Clio, où l'on troquait le confort pour l'inconnu, la prévisibilité pour l’imprévu. Les rues étaient nos alcôves et les rencontres nos trophées. Ah ! Ça c’était l'aventure ! Ces expéditions n’étaient pas seulement des voyages, mais des rituels d'initiation. 
Serais-je devenu vieux ?! L’idée ne me plaît pas. Le voyage doit avant tout être une aventure, une exploration, de la découverte et de l'apprentissage. Le voyage doit déchirer nos voiles autant que nos tripes. Je ne veux pas ressembler aux personnes qui passent deux semaines sur les plages de sable blanc thaïlandaises à se faire rôtir la couenne en sirotant des piña coladas. Ça non ! Nous devons revenir enrichis d'un voyage et non appauvris. 
Un soir, au détour d'une discussion qui traite du voyage, un imbécile me sort que l'autostop est pour les fauchés ou les hippies. Ma patience dégouline. Je lui raconte avoir pratiqué l'art de lever le pouce dans mes jeunes années, un geste simple qui m'a ouvert les portes d'un monde que son esprit ne pourrait comprendre. Ce à quoi il répond avec un sourire condescendant que j’étais jeune, donc pardonné. Qu'aujourd'hui je travaille comme tout le monde et qu'il faudrait vraiment être une sorte de mendiant pour s'infliger un voyage avec le pouce. Ses mots me foutent hors de moi, je rentre chez moi en bouillonnant de l’intérieur. Nous sommes en Novembre 2021 et cette idée va rester dans un coin de ma tête jusqu'en Mai de l’année suivante. 

Après avoir passé plusieurs mois plongé dans les cartes, à scruter chaque ligne, chaque détour, à traquer l’itinéraire parfait, je suis prêt. Mon départ sera le 12 septembre 2022.

Jour 1 - France – Amiens – Kilomètre 0

Le soleil se lève à peine quand je mets tout mon paquetage sur le dos, mon sac d'appareil photo en bandoulière, un petit sac à dos à l'avant pour y mettre tous mes appareils électroniques (ordinateur, disques durs, Polaroid, etc.). Et puis il y a lui, « le Monstre », mon sac à dos de 80 litres. Trente-cinq kilos de liberté, de responsabilités et de rêves. Mon chez-moi, une extension de moi-même que je traînerai sur les routes pour les mois à venir.
Cela fait des mois que ce voyage m'appelle comme une sirène insoumise. Il est 7h du matin quand je monte dans le bus qui doit m'amener à la sortie de la ville. Avec le poids que je trimbale, j'ai la dextérité d'un hippopotame à trois pattes. Impossible de m'asseoir. C'est une danse entre l'homme et son fardeau. Mais ce n'est pas simplement un fardeau, c'est un pacte que je passe avec le Monstre. La casserole qui pend à mon sac se cogne dans toutes les barres métalliques du bus, tout le monde me dévisage, j'aimerais me cacher dans un trou de souris mais je suis un pachyderme. 45 minutes plus tard et l’épisode du bus derrière moi, je pose mes sacs dans la rosée fraîche de ce début de septembre, à un endroit stratégiquement repéré à l'avance. Ma pancarte est levée, mon plus beau sourire illumine un visage amical. Je suis propre, rasé, coiffé, soigné, irréprochable. Les voitures commencent à défiler. Il fait froid et le sourire qui réchauffait mon allure enjouée devient crispé avec une seule question en tête, « mais qu'est ce que je fou là ? ». Le soleil se lève et embrase le ciel noyant ce dernier d'un possible espoir. La brume matinale intensifie les rayons dorés qui me donnent plus de force et de courage. Les voitures dévalent la route, et dans leur carcasses froides, des personnes et des expressions différentes. Quand on fait du stop, on découvre toute une galerie de personnages. Il y a ceux qui détournent le regard, comme si, en m'ignorant, ils effaçaient ma présence de leur réalité. Puis il y a ceux qui trifouillent leur radio ou leur téléphone pour faire semblant d’être occupés et éviter l'inconfort de ton regard qui les dérange. Et puis, bien sûr, y a les arrogants, qui te regardent avec mépris, comme si tu n’étais qu'un vulgaire raté qui gâche leur panorama quotidien. Ne vous en faites pas, le mépris est partagé. À ceux qui râlent dans leur voiture, du genre « nan mais toi tu rêves mon gars ! ». Oui vous ! Arrêtez de faire ça. Car dans vos cocons, à travers vos vitres blindées, on peut lire sur vos lèvres...
Mais il y a aussi ceux qui communiquent avec des gestes. Un haussement d’épaules qui veut dire « je suis désolé ». Ceux qui montrent une direction différente, pour faire comprendre qu'ils ne prennent pas le même chemin que vous. Ceux qui pointent du doigt vers le bas pour dire qu'ils habitent ici et ne vont pas plus loin. Ceux qui lèvent le pouce en signe d'encouragement. Ceux qui affichent un large sourire comme si je leur rappelais leur jeunesse. Merci à ces âmes généreuses de me traiter en être humain. C'est une bouffée de chaleur dans ce monde glacial. Et ça redonne le sourire. Vraiment, merci. Et il y a ceux qui s’arrêtent évidemment. Ceux qui ouvrent leur portière, qui offrent un bout de leur vie. Ces gens-là sont des oasis humaines, et je leur lève mon verre ! Et en parlant de ça, après trente minutes passées à grelotter, la toute première voiture de ce long voyage s’arrête enfin. Bruno, directeur d'un institut catholique, me dit qu'il a fait demi-tour exprès. Le devoir chrétien sans doute.
Vous n'imaginez pas la décharge d’adrénaline, ce flux électrique qui m'a traversé tout le corps au moment où je suis monté dans cette première voiture. Le voyage commence enfin. À moi l'Europe avec ses routes qui s’étendent comme des veines ! À moi les milliers de kilomètres qui s'ouvrent comme une promesse !

Trente bornes plus loin, mon messie du jour, me dépose sur le bas côté, dans l'herbe, à la lisière d'un champ, au beau milieu de nul part. Littéralement. Personne ne s’arrêtera jamais ici. Cinq minutes après, une conductrice me contredit. Son fils a loupé son train pour aller à l’école à Saint Quentin. Pour elle il n'y a aucun doute, c'est un signe, il fallait qu'elle me prenne. Elle me dit qu'elle a fait du stop en Italie quand elle avait 17 ans. C’était pendant la guerre en Yougoslavie et tout le monde la prenait pour une réfugiée, ce qui de toute évidence la faisait rire à l’époque. Elle me partage aussi que son mari, quand il avait 20 ans, a fait le pèlerinage à pied jusqu'à Saint Jacques de Compostelle. Il était parti avec un gros sac à dos, comme moi, et a tout distribué au fur et à mesure aux pauvres rencontrés sur son chemin. Au point même de donner ses groles et de faire les 300 derniers kilomètres pieds nus. Il a traversé du goudron frais sans chaussures, me dit-elle, il s'est aussi retrouvé dans des buissons entouré de serpents. Et il ne lui est rien arrivé. Peu importe ce que tu fais, si Saint Jacques veut que tu y arrives, alors tu y arriveras. Voilà ce qu'elle me dit. C’était un voyage évangélique.
Je me rends compte que chaque conducteur a une histoire à raconter. Un épisode de sa vie qui l'a marqué à jamais et qui marque la mienne à présent. Tout comme je marque la leur. Parce que la route c'est ça, une toile où les histoires s'entrelacent, où les destinées se croisent, pour laisser son empreinte, aussi éphémère soit-elle, dans le grand livre du voyage.
À partir de ce moment, tout s'est enchaîné très vite jusqu'à La Capelle, dans l'Aisne. Une femme, en soit charmante, me dépose à l’entrée de la ville car elle part directement dans une autre direction. Je regarde sur la carte et, pour ne pas tout traverser à pieds, lui demande si elle peut me déposer à la sortie de l'autre côté, ça va lui prendre 5 minutes à tout péter ! Elle est pressée et ne peut pas. Pas le choix, je prends tout mon barda et je me lance ! Pendant cette traversée je rencontre une cinquantenaire à vélo qui, quand elle passe à côté de moi fait immédiatement demi-tour.
- Mais regardez un peu ce qu'on a là  ! Tu pars ou comme ça ?
- En Turquie.
- Quoi ?! Un beau mec comme toi ?! Seul sur les routes ! Viens boire un canon avec moi, ça va t'donner des forces !
- Bah merci, mais nan. Il est dix heures du mat' quand même.
- Y a pas d'heure pour un tchô rouge ! Ça réchauffe le cœur ! »
Je la remercie, décline, et reprends ma route. Une heure. C'est le temps qu'il m'a fallu pour traverser ce village avec 35 kilos sur le dos. J’étais en nage. Si j'ai un message à donner à tous les conducteurs de ce monde. Quand vous prenez quelqu’un en stop, si un détour vous prend cinq minutes, déposez le à la sortie de la ville, pas au début ou en plein milieu. Parce que, cinq minutes pour vous, c'est une heure pour nous, voire plus ! Et en accumulant la fatigue... Ce temps-là peut faire la différence entre le bonheur d'arriver enfin et l'agonie d'une route qui s’étire sans fin.
Plus tard dans la journée, quelqu'un me dépose dans la périphérie de Charleville-Mézières. Le mec est à peine reparti qu'une femme s’arrête en plein milieu d'un rond-point noir de monde, baisse sa vitre et me dit :
- Vous êtes hyper mal placé ici ! Montez, je vais vous déposer à un meilleur endroit !
- Merci ! Vous allez par où ?
- Ça n'a pas d'importance. Montez.
Je charge le coffre sous le bruit assourdissant des klaxons et monte dans la voiture. Elle appuie sur le champignon, s'engouffrant dans la première sortie, au gré de son inspiration. Elle enchaîne avec une sorte de faux accent bourgeois.
- Vous étiez hyper mal placé, la personne qui vous a déposée ici est complètement inconsciente. Complètement inconsciente. Je vous ai vu sur le bord de la route et tout de suite je me suis dit, oh mais le pauvre ! Le pauvre ! (Oui, elle avait tendance à tout répéter deux fois. Deux fois). Il fallait que je vous aide et en plus vous êtes beau. Vous êtes beau ! Comment peut-on vous laisser dans une telle situation? Une telle situation. Vous savez, j'aide beaucoup les gens. Et vous présentez bien. Vous savez je suis une femme propre. Je suis propre. Je prends soin de moi et je me lave. Je me lave. Et vous allez où ?
- Vers Sedan.
- Ah mais c'est pas du tout ma direction ! Je suis en train d'aller à l'opposé ! Mais comment je vais faire ? Comment je vais faire ?
- Déposez-moi là où vous m'avez récupéré, l'endroit n’était pas si mal.
- Ah si ! Ah si ! C’était un très mauvais endroit ! Je ne peux pas vous redéposer là-bas. Je ne peux pas. Il va falloir trouver une solution. Une solution.
Elle fait demi-tour, et remplie de bonne volonté, elle entre sur le périphérique pour me mettre sur le meilleur endroit possible selon ses termes. Elle reprend.
- Oh vous savez, j'adore voyager, mais je n'ai pas les moyens alors je ne voyage qu'en France. Vous connaissez la France ? Je suis fan des départements. Des départements. Je peux tous vous les citer si vous voulez ! Tous vous les citer. La semaine prochaine je vais dans le Loiret.
- Vous avez de la famille sur place ?
- Ah non ! Je n'ai pas beaucoup de famille vous savez. Pas beaucoup de famille... Mais le Loiret est un département magnifique ! Je vous le recommande. Je vous le recommande. Votre voyage en Europe a l'air sympa, mais vous devriez aller dans le Loiret. C'est magnifique ! Magnifique.
Elle finit par me déposer à la sortie d'un village minuscule qu'aucune voiture ne semble traverser. Quand je lui demande pour tirer son portrait, chose que j'essaie de faire avec chaque conducteur, elle bondit d'un air stupéfait.
- Ah non ! Je suis désolé mais je suis trop timide pour ça, et je ne me sens pas vraiment bien dans ma peau. Dans ma peau. Vous savez, j'ai plein de complexes, je ne me trouve pas très belle, pas très belle. En revanche je ne sais pas si je vous l'ai déjà dit mais je suis propre, très propre ! Et vous êtes si beau ! Je ne pouvais pas vous laisser sur le bord de la route. Sur le bord de la route.
La voilà repartie et je me retrouve seul. Très seul. Une chose que je remarquerai par la suite c'est que, en général, les gens les plus gentils et serviables, ceux qui veulent toujours faire au mieux, finissent la plupart du temps par vous déposer sur les pires spots. Les pires spots...
Après une attente finalement pas si longue, les gens s’arrêtent et me font avancer assez vite. Je dois vraiment être très beau... Je passe Sedan et entre en Belgique par Bouillon, où un homme adorable fait un détour pour me faire visiter la ville ! En fin d’après-midi, après une première journée plus que réussie, j’arrive à Bastogne, Belgique, chez ma nièce qui m’héberge pour cette première nuit.

Jour 2 – Belgique – Bastogne – Kilomètre 310

Matin. Gueule de bois. Charlotte me dépose au Luxembourg. La journée commence. La route est très passante, l'espace pour s’arrêter est gigantesque, l'endroit est parfait. Et pourtant. J'ai poireauté une heure et demi sous la pluie avant que l'homme qui habite la maison d’en face vienne me voir pour me dire qu’il faut impérativement que je prenne un bus car, de un, les transports sont gratuits au Luxembourg, et de deux, je suis au Luxembourg, donc personne ne me filera un coup de pouce. Je lui explique que le but de ce voyage est de traverser l'Europe en stop, donc pas de bus. Il va chercher sa voiture pour me déposer à quelques kilomètres de là, à un arrêt de bus... Une fois à l'abri sous l’arrêt, le chauffeur s’éloigne, je lui fais signe, et aussitôt qu'il tourne et disparaît je hisse mon sac sur mes épaules et me dirige vers la route principale. J'attends une bonne demi-heure sous la flotte avant que quelqu'un s’arrête pour me déposer à trois villages de là et une fois de plus, à l’entrée du patelin... 45 minutes plus tard, trempé, je relève ma pancarte priant le ciel pour que ce cauchemar, la pluie, ou les deux, arrêtent de s'abattre sur moi. Je n'ai pas dû prier assez fort...
Néanmoins, au bout d'une heure, une factrice en tournée me ramasse et me lâche à la frontière. Une famille belge me prendra immédiatement pour quitter cet enfer, localement appelé, le Luxembourg. Quatre heures ! C'est ce qu'il m'aura fallu pour faire l’équivalent de vingt minutes de voiture.
Mais les emmerdes ne font que commencer. Cette gentille famille belge me dépose au beau milieu d'une zone résidentielle. Toutefois je n'attends pas si longtemps pour me faire déposer à la frontière allemande. Je suis sur le dernier rond-point du village, les deux sorties mènent en Allemagne. Je tire au sort une des deux routes, enfile mon poncho car il pleut à torrent, et tente de m’abriter tant bien que mal entre deux poubelles pour écrire le nom de la prochaine ville sur mon panneau, Hallschlag. Et les voitures défilent à raison d'une toutes les cinq minutes et prennent principalement l'autre sortie. Une heure plus tard, les pieds trempés jusqu'aux os, je décide de changer de sortie. Et là, comme quand on change de queue au supermarché ou de file dans les embouteillages, toutes les voitures vont dans la sortie où j'ai attendu pendant 60 minutes. Bordel de merde ! Je décide donc de me foutre en plein milieu du gazon du sens giratoire comme un naufragé sur son île et de brandir deux panneaux ! Un pour chaque sortie. Et ça paye ! Une famille s’arrête. À moi l'Allemagne !
J'ai crié victoire trop vite... Me revoilà bloqué pendant une chiée dans le bled d'à côté. Je réfléchis. C'est quoi le problème bordel ?! Est-ce que ce sont les Allemands ? Possible. Le fait que je sois ruisselant ? Possible. Qu'on me dépose à des endroits merdiques ? Possible. Et d'un coup, la lumière s’allume. Depuis le début, j'évite les autoroutes pour plusieurs raisons. Déjà parce que j'ai envie de profiter du paysage, mais aussi pour pouvoir planter ma tente où ça m'chante si besoin, y’a aussi l'accès à la nourriture et l'eau sans avoir à passer par des aires de repos ou tout coûte une burne. Mais il y a une chose à laquelle je n'avais pas pensé mais qui me semble évidente maintenant ! Tous les Allemands prennent l’autoroute ! C'est gratos ici !
Je sors ma carte et regarde comment rejoindre l'autoroute la plus proche. Prum. C'est là que je dois aller. L'attente est longue mais le moral refait surface parce que cette fois, j'en suis persuadé, l'autoroute me sortira de la merde. Un vieil homme finit par s’arrêter. J'essaie de lui expliquer où je veux aller mais problème, il ne parle pas un mot d'anglais. Je sors mon traducteur vocal et commence un échange cocasse entre deux hurluberlus. Il n’empêche que ça marche ! Trois minutes après m'être fait déposer, un camping-car s’arrête et me dépose à Bitburg. « Grande marque de bière la Bitburg », me dit le chauffeur. Puis ça s'enchaîne. Le chauffeur suivant, Paul, un commercial de 27 ans, traverse l'Ouest de son pays tous les jours. Je lui demande si c'est vrai qu'il n'y a pas de limitation de vitesse sur les autoroutes allemandes. Il me dit de regarder le compteur et met les gaz. L'aiguille monte crescendo, 120, 150, 180, 200, 220. La pluie recouvre maintenant le véhicule d'un linceul humide et flou formant une couche ondulée sur la carlingue. Il me dépose à Montabord. Je touche au but. Un couple au volant d'une voiture minuscule qui tombe en lambeaux s’arrête. L'homme sort la poussette du siège arrière, l'entasse dans le coffre et force pour le fermer. À l’arrière, mon voisin de banquette est un enfant qui, une fois ses yeux posés sur moi, se met à hurler de toutes ses forces. Infernal. Ses parents essaient tout. Tu veux de l'eau ? Il jette l'eau par terre. Du soda ? Idem. Des gâteaux ? Idem. Des bonbons ? Rebelote. Des jouets ? Non plus. Ta tétine ? Il pleure encore plus fort. Les parents commencent à s'engueuler. Je les comprends. J'avais envie de jeter le lardon par la fenêtre. Je remercie le conducteur. Il me dit qu'il est venu de Syrie à pied jusqu'en Allemagne et que beaucoup de gens l'ont aidé. Il serait mort s'il n'avait pas croisé tant de gens bienveillants sur sa route. C'est pour ça, me dit-il, que jusqu'à la fin de sa vie, il aidera son prochain.
Bad Camberg ! L'objectif de la seconde journée est atteint, et non sans mal... Julia et James m'ouvrent leur maison. Willkommen ! 6 années sans se voir. On ouvre une bonne bouteille, on commande des pizzas et on refait le monde.

Jour 3 – Allemagne – Bad Camberg – Kilomètre 569

On est toujours bien reçu quand on va chez Julia et James. Peut-être un peu trop. Au réveil mes pantoufles m'attendent devant la chambre. Une fois les deux étages descendu, c'est le branle-bas de combat. Ça cours dans tous les sens ! Est-ce que je vais bien ? Est-ce que j'ai bien dormi ? Est-ce que j'ai trop froid ? Trop chaud ? Est-ce que je veux du café ? Thé ? Est-ce que j'ai faim ? On peut m'apporter des croissants ou me faire des crêpes. Calmez-vous. Tout va bien. Reposez-vous sans vous préoccuper de moi. Rien à faire, deux minutes après, le café et les croissants sont sur la table. Je ne vais pas m'en plaindre. A l'origine, j'avais prévu de rester deux nuits chez J&J, mais deux jours avant mon départ, j'me suis pris une taule à vélo. Côte fêlée. Depuis j'ai un mal de chien quand je respire, tousse, ris, etc. donc je vous laisse imaginer quand je trimbale le Monstre... Du coup, j'ai décidé de multiplier mon escale allemande par deux. Je visite visite Bad Camberg en fin de matinée, ravissante petite bourgade de 15 000 âmes, aux maisons à colombages et rues pavées, typiques dans la région. Durant mes élucubrations un vieil homme m'interpelle pour que je le prenne en photo. C'est donc la pose fière et le menton relevé, tel Napoléon, qu'il fini emprisonné dans ma chambre noire, suite à quoi, il m'invite à prendre le café dans sa boutique de tailleur. Une idée lui vient soudain ! « Je dois absolument appeler mon neveu ! Il vit à Paris ! » Ça sonne, le neveu décroche.
- Allo ?
- Oui allo, je suis avec votre oncle en Allemagne. Il a insisté pour qu'on s'appelle.
- Ah ? Et pourquoi ?
- J'en sais rien. Je crois que c'est parce qu'on parle français tous les deux. Le tailleur hoche la tête en me regardant avec un large sourire. Puis je reprends. Bon et bien je ne sais pas quoi vous dire alors au revoir.
- Oui, au revoir.
Un des coups de fil les plus étranges que j'ai eu de ma vie... J'arrive à m'extirper de l'emprise du vieil homme puis rentre à la maison les bras chargés de gâteaux. James ouvre la porte puis s’écrit, « garde ton manteau ! On va chez les parents de Julia pour faire une caïpirinight ». Comprenez une soirée caïpirinha.

Jour 4 – Allemagne – Bad Camberg – Kilomètre 580

Mes yeux se décollent accompagnés d'une douleur au crâne et aux côtes. Mes pantoufles m'attendent devant la porte et mon café fume sur la table. Quand je retrouve mes esprits, Bert, le beau père mixologue de Julia passe me prendre pour m'emmener visiter les alentours. Les petites cités médiévales de Limbourg et Runkel, bijoux qui ont traversé les âges pour parvenir jusqu'à nous. On trouve un authentique Deutsches Restaurant pour s'envoyer un schnitzel. Spoiler Alert : c'est juste une escalope de dinde panée. En pleine digestion, je retrouve Julia et nous sautons dans un train direction Francfort-sur-le-Main. Une fois sur place, la première chose qui me frappe, sans que je puisse l'expliquer, c'est que cette ville dégage une atmosphère similaire à celle de New York. Ce n'est pas pour rien que les Allemands la surnomment Mainhattan. Après s’être enfilé une Injera dans un resto éthiopien, une merveille, et quelques gins, nous rentrons au bercail.

Jour 5 – Allemagne – Bad Camberg – Kilomètre 728

Le lendemain, c'est solo que je fais route vers Francfort pour rendre visite à une amie. Cette journée pleine de légèreté se termine dans le bungalow de Bert et sa femme, au bord d'un lac, avec plusieurs bouteilles de rouges, un festin d'histoires et d'anecdotes, de rires et d’amitiés.

Jour 6 – Allemagne – Bad Camberg – Kilomètre 924

Il est temps de reprendre la route. J&J me déposent aux abords de Wurtzbourg, sur une voie rapide. Le ciel est d'un gris monotone, je pose mon sac sur le dos, ma côte craque. Une demi-heure plus tard, une fourgonnette de panneaux solaires immatriculée en Croatie s’arrête avec une demande spéciale. Est-ce que je peux conduire ? Le chauffeur a des coups de fil importants à passer. Me voilà derrière le volant à me conduire jusqu'à Altdorf bei Nürnberg. Le gars m'explique qu'il n'a pas une thune et que j'ai grillé son plein d'essence à rouler à 130 sur l'autoroute. En même temps il me prévient en réserve... Nous voilà donc en train de chercher une station service pour mettre les 10 euros qu’il lui restent dans le réservoir. Je lui tends un billet qu'il repousse avec un sourire. Il m'abandonne sur une aire d'autoroute où je trouve directement mon prochain véhicule qui me largue à 30 kilomètres de la frontière tchèque. Jusque là, cette traversée du sud de l'Allemagne n'aura été qu'une succession de hauts conifères dénudés, mais toutefois d'une beauté saisissante qui me procure ma première sensation de bien-être et de dépaysement. Mais c'est ici que commence ma première vraie traversée du désert. Pendant des heures, j'essaie les différentes possibilités que m'offre ce parking d'autoroute. J'ai le temps de les admirer, les sapins, de les compter même ! Jusqu'à ce que, miracle ! Hannah, une jeune flamande qui avait d'abord décliné ma demande, réapparaît, m'informant qu'Alex, son copain suisse de 25 ans, lui avait dit de revenir me chercher. Et me voilà avec deux étudiants en géologie qui vont dans un camp de vacances à Susice, République Tchèque. En fin de journée j'atterris à Pilsen, une grande ville arc-en-ciel, avec des maisons roses, jaunes, bleues, rouges, vertes, blanches, mauves, oranges, qui se battent contre les trombes d'eau qui s'abattent sur elles. Et me voilà confronté à un nouveau dilemme. La nuit tombe, je suis trempé, la fatigue me pèse et mes côtes me font un mal de chien. Est-ce que je tente de sortir de la ville pour établir mon campement dans un coin reculé ? Est-ce que je loue une chambre d’hôtel en ville et vois ce qu'il se passe demain ? Ou bien, devrais-je bondir dans un train ? Sachant que 86 km me séparent de Prague, où qu'un appartement m'attend. Choix difficile. Mais la longue journée pluvieuse me prend par la main jusqu’au bus qui mène à la gare. Quand je monte dans celui-ci, le chauffeur me hurle dessus en apercevant mon sac. Je ne pige pas un traître mot, mais je sais que ce connard m'insulte. En voyant le couloir du bus, je sais immédiatement que mon sac ne passera pas. Alors je le pose en travers sur le sol pour le faire glisser jusqu'à un siège libre. L'autre abruti continu de me cracher un flot d'injures qui me roulent dessus. Ce fils de pute me fait stresser. C'est à ce moment que tout bascule. Il bondit sur ses petites pattes et se rue sur moi en continuant ses jérémiades. Tout le monde dans le bus nous regarde en se marrant. Je me retourne, lui hurle de bien fermer sa gueule. Et parvient enfin à m'asseoir, humilié.
Moins d'une heure plus tard me voilà en gare de Prague, puis dans le métro, puis dans un immense appartement qu'Andrijana, une amie tchèque de longue date, me prête pendant une semaine tandis qu'elle fait la tournée des salles de cinéma du pays pour les avants premières de son nouveau film, Svetlonoc, qui a reçu 7 nominations !
Quelle journée ! Il me faut un verre. Je fais le tour du pâté de maisons pour finir dans un rade, style PMU tchèque. Que rêver d'mieux ?! Je me faufile entre les piliers de comptoir et commande un verre de rouge. Surpris, le patron me fait une moue accompagnée d'un haussement d’épaules qui semble signifier « comme tu voudras mon pote ». Une demi seconde plus tard, une lourde main s’abat sur mon épaule.
- T'es sérieux d'commander du vin ici toi ? Tu vas prendre une pinte, comme tout l'monde !
- Non, j'vais prendre du vin. Comme j'ai envie !
- Et pourquoi tu prends cette merde ? Y'a qu'les pédés d'français qui prennent du vin !
- Bah p'tet parce que chui un pédé d'français !
Ah oui ! J'oublie de dire que les tchèques sont comme les allemands, mega fiers de leurs bières ! Sauf que c'est d'la pisse. Une espèce de bière vaguement gazeuse à 4% d'alcool. Autant boire du cidre. J'embarque mon verre pour aller m'installer au milieu d'une trentaine de supporters du Sparta Prague, avec écharpes et maillots du club, saouls à la bière en faible teneur alcoolique, déçus et énervés d'avoir fait match nul contre Ostrava. Alors c'est sûr qu'avec mon rouge et ma dégaine de clodo je ne passe pas inaperçu. Bordel ! Le vin est imbuvable. Le haussement d’épaules prend tout son sens. La bière n’était peut-être pas si mal finalement. Quand je sors du bar, le même mec me demande comment était le vin tchèque. Dégueulasse. Éclats de rire.

Jour 7 – République Tchèque – Prague – Kilomètre 1515

Le ciel est d'un bleu azur ce matin. En parfaite harmonie avec ce ballet de couleur que nous offrent les façades teintées d'une multitude de couleurs pâles. L'architecture, entre le baroque et l'art nouveau, me susurre des poèmes qui me séduisent rapidement. C'est sous le charme de la ville, le sourire jusqu’aux oreilles, que je sillonne nonchalamment les rues gorgées d'histoires de cette magnifique capitale. Je commence par le cimetière juif. Un endroit incroyable qui pourrait presque paraître faux tellement il semble irréel. Millefeuille de sépultures empilées les unes sur les autres jusqu'à créer une butte dominant la vieille ville alentour. Puis mes déambulations continuent vers la cathédrale, l'horloge astronomique, le château, le pont Charles, sans oublier les tavernes et restaurants où je savoure un svíčková. Pendant ma promenade, je déguste un trdelník, et pendant ce temps les oiseaux chantent et me font des clins d'œil, les fleurs dansent, la Vltava ondule, le vent me caresse, le temps est bon; il s'est arrêté. Mes quelques jours à Prague seront en harmonie entre la joie, l'apaisement, des rencontres magiques, des rires, des gueules de bois, des aventures amoureuses, de la curiosité, de la légèreté, une douche de culture, et de l’amitié.

Jour 11 – République Tchèque – Prague – Kilomètre 1578

Andy m'attend dans sa voiture en bas de l'immeuble pour se rendre à Kutna Hora et son impressionnant ossuaire. On prend un café, partage un gâteau tchèque, partageons des derniers rires et sourires, puis elle disparaît en me laissant sur le bord de la nationale 2. Les gens du voisinage, tapis derrière leurs rideaux, guettent l'auto stoppeur qui squatte le trottoir. Une fenêtre s'ouvre. On me tend une bouteille d'eau et une part de tarte. Je remercie le vieil homme. Sa femme, gênée, ricane derrière lui. Assis sur mon sac, sur le bord de la route, le soleil réchauffant mon visage, je déguste cette offrande. Une voiture s’arrête, timing parfait. Adela, la conductrice, me dit qu'on va passer par chez elle chercher son copain qui a l'habitude de faire du stop et qu'il va savoir où me déposer. Arrivé devant leur pavillon de campagne Adam, le compagnon, arrive avec deux surprises. La première est une grande bière fraîche, et la seconde est leur hérisson albinos ! Mignon mais galère à caresser. Ils me laissent devant un restaurant routier, sur un immense parking qui borde un axe très passant. Selon Adam, le meilleur spot ! Ici je serai pris dans 2 minutes. Quarante minutes après, avec ma bière vide et la vessie pleine, un mec s’arrête et vient me voir. Tu es du mauvais côté de la route, Pardubice (la ville inscrite sur mon panneau), c'est dans l'autre sens ! Bordel de merde... Bref, le mec me dit qu'il va manger dans ce fameux routier, et que si je suis encore là en sortant, il m’emmènera du bon côté. Évidemment, après son repas, j’étais encore là à me faire frôler par des poids lourds. Parce que oui, de l'autre côté de la route, pas de parking, juste un minuscule rebord de terre où les camions passent littéralement à un mètre de moi. L'homme me dépose en bord de ville, dans une zone commerciale. Parfait. Avant le départ, je me suis acheté des chaussures bon marché. Grave erreur. La semelle se décolle de tous les côtés. Je fais le tour des magasins et, pieds nus sur le bord de la route, avec un tube de super glue, mon nouveau meilleur ami, je m'improvise cordonnier. Après, tout s'enchaîne très vite, le paysage défile longeant les pommiers qui bordent les routes, remplaçant nos platanes, et je m'endors à Olomouc, à l'est du pays.

Jour 12 – République Tchèque – Olomouc – Kilomètre 1857

Le jour se lève calmement et le Monstre est déjà perché sur mes épaules. Jakub, un photographe slovaque, m'a contacté sur les réseaux sociaux. Il souhaite me rencontrer et m'inviter à la KalamarKap, un grand rassemblement de grimpeurs dans la montagne, mais pour cela, je dois être à Žilina, en Slovaquie, pour 16h. Une fois sur place, Veronika et sa chienne Buna doivent me récupérer sur le parking d'un Billa, les supermarchés de l'Est. J'arrive en ville vers midi, mange un bout et promène le Monstre ici et là. La ville n'a pas grand intérêt. Je suis dans la voiture de Veronika, une heure plus tard nous récupérons Jakub. Sur la route, il veut s’arrêter pour me montrer un petit monument au milieu de nulle part, en pleine montagne. Une fois devant cette stèle insignifiante je lui demande de quoi il est question. Nous sommes en fait au centre géographique de l'Europe ! Jakub me demande de tendre l'oreille. Au loin, j'entends des hurlements. C'est apparemment la saison du brame. Nous traversons les bois la nuit puis arrivons au campement. Nous sommes une dizaine de personnes installées autour d'un feu. La lueur des flammes fait danser nos ombres sur les pins alentours. Créant une atmosphère fantomatique et apaisante.

Jour 13 – Slovaquie – Kalamarka – Kilomètre 2059

Quand je sors de ma tente le matin, le décor n'est plus le même. Il doit y avoir presque deux cents personnes, certaines en manteau, d'autres torse nu. Le point commun ? Elles ont toutes un harnais et des mousquetons autour des hanches. Toutes, sauf moi. Le but de la KalamarKap est de courir du village le plus proche jusqu'au campement avec l’équipement pour grimper. Une fois la ligne d’arrivée franchie, c'est une pinte, des rires, des embrassades, des sourires, de la bonne humeur, de la musique et un repas que tout le monde se fait cuire sur le feu. Aaaah... la nourriture slovaque. Une de mes plus belles découvertes ! Par où commencer ? La Kapustnica peut être ! Une soupe de choucroute et de saucisses. Ils en faisaient cuire un énorme baril ! J'en ai repris 3 fois et je fus immensément triste une fois le baril à sec... Jakub veut me faire goûter le plat national, les bryndzove halusky, des nouilles de pommes de terre au fromage de brebis et au lard. À se taper le cul par terre. La plupart des grimpeurs produisent leur propre fromage et voulaient tous me le faire goûter. Mamma Mia ! Un délice. Ils le font rôtir sur le feu, il ne fond pas réellement, et une fois en bouche... Ce goût salé ! Mon dieu. Je ne peux pas le décrire, il faut goûter.
Après le repas nous nous retrouvons en montagne pour escalader. L'endroit est particulier. Comme plongé dans un roman fantastique. Les arbres sont si grands que regarder leur cime osciller de gauche à droite me donne le tournis, je suis comme une puce dans une toison de pins. Tout le monde est équipé, les mousquetons et les cordes attachés, chacun étudie minutieusement sa voie, puis s’élance dans les airs. Les voilà qu'ils grimpent tous comme des araignées accrochées à un fil. Après plusieurs allées et venues, l'un d'entre eux me tend des chaussons.
- À ton tour !
Je décline poliment, assumant une peur du vide bien réelle. Il rit et me met les chaussons dans la main.
- Tu as cinq minutes pour te changer et tu grimpes.
Une fois prêt. Du moins, physiquement, pas mentalement. Il me montre une voie « facile ». Et sans que je l'ai vu venir, me voilà à deux mètres du sol, les jambes qui tremblent comme des spaghettis trop cuits, vulnérable.
- Vas-y ! Tu t'en sors très bien ! T'as le truc ! Il te reste six mètres avant le haut de la voie !
Six putain de mètres ?! Il est sérieux lui ? Je n'ai pas envie de les décevoir et de ME décevoir. Je veux retourner au campement en héros ce soir. Je prends mon courage à deux mains, analyse la paroi comme un pro. Mode cliffhanger activé. Une prise après l'autre, sûr de moi, j'arrive au sommet. Je rampe pour m'extirper de cet enfer. Me lève. Les applaudissements et les félicitations retentissent dans mon dos. Je me retourne avec un grand sourire et les bras tendus vers le ciel en signe de victoire et demande :
- C'est par où le chemin pour redescendre ?
Ils se regardent entre eux et me disent que c'est le même que celui par lequel je suis monté. Je ris. Ils ne rient pas. Je comprends. Je râle et m'assieds cinq minutes au bord du précipice pour réfléchir à mes différentes options. Soit je me jette dans le vide, soit je redescends comme je suis monté. Simple. Je peste en me mettant à plat ventre sur l’andésite. J'essai de trouver une prise où glisser mon pied droit en me disant que ce putain de pays devrait être raillé de la carte. Je commence la descente quand les gens en contrebas m’arrêtent.
- Tu dois te pencher en arrière sans les mains, qui m'disent, et pousser sur tes jambes pour sauter comme une grenouille contre la paroi et descendre.
- Mais allez vous faire foutre ! Et pis quoi encore ???
J'applique tout de même cette folie et touche enfin le plancher des vaches. J'embrasse le sol comme un naufragé retrouvant la terre ferme. Je vous entends d'ici en train de dire « ouaiiiiis huit mètres c'est rien arrête un peu ! ». Bah pour moi c'est beaucoup ! Les applaudissements recommencent. Je suis fier de ma conquête de ces hauts sommets et les remercie chaudement et sincèrement pour l'aventure.
- Tu veux en refaire une autre ?
- Non.
Rires.
La nuit tombe sur nos épaules aussi doucement qu'une plume, la nuit me prend par la main jusqu'au camp de base. Un immense feu réchauffe la foule en folie devant un concert de mauvaise qualité. Un enfant de 9 ans aide son père à servir les pressions derrière le comptoir.
- Tu m'en mettras quatre.
- Mais c'est le français ! S'exclame le père. Range ta thune, pour toi c'est gratos !
Après des merci, des courbettes et avoir distribué les bières à mon entourage, un gars me chope par le bras.
- Viens par ici toi et enfile toi ça dans l'gosier ! Dit-il en me claquant une bouteille d'eau contre la poitrine.
- Non merci j'veux pas d'eau.
Sourire, clin d'œil. Il ouvre la bouteille et me fait sentir. C'est de l'essence pour tondeuse.
- C'est d'la gnôle maison qui m'dit.
Sourire, clin d'œil. J'ai survécu à une ascension de huit mètres. Je suis invincible. Une gorgée de cow-boy et me voilà reparti. Autour de moi les flammes dansent sur l'ivresse. La nuit camoufle la folie.

Jour 14 – Slovaquie – Kalamarka – Kilomètre 2064

Huit heures du matin. Gueule de bois. La clairière est déserte. Nous ne sommes plus qu'une dizaine. Il pleut. Le peu de survivants a le teint gris. Les affaires sont remballées, Jakub et sa copine, Emma, me font la surprise de m'emmener dans un village typique slovaque perdu dans les nuages et la brume dans lequel sont perchées de magnifiques maisons en bois. Des peaux d'ours sont accrochées aux murs au-dessus de petites poupées en épis de maïs. Plusieurs petits cours d'eau ruissellent de part et d'autre du village. À ce propos, le couple me dit qu'il y a environ 1100 sources en Slovaquie. Ce qui représente plus que le nombre de sources au Canada et USA réunis ! Le jour disparaît au loin tandis que je fais mes adieux à Jakub et Emma. On promet de se revoir un jour ou l'autre, je tourne les talons, et monte à flanc de montagne, les pieds dans la gadoue, pour trouver l’endroit idéal où planter ma tente, à l'abri des regards. Je sors des bois et me retrouve dans une grande clairière. L'endroit rêvé. Je regarde autour de moi et constate des trous d'un mètre de haut environ qui percent des sortes de tunnels dans les buissons. Mes talents de chasseur (ceci est un mensonge) me disent que ce sont des chemins de sangliers. Je m'installe donc une centaine de mètres plus loin. La tente est plantée, et pendant que les pâtes cuisent sur le réchaud, je mets toute ma nourriture dans le petit sac à dos que j'accroche à un arbre avec une corde, à deux cents mètres de là, au milieu des bois. Pourquoi ? Les ours. Le pays en est rempli et ces cons seraient capables d’éventrer ma tente et moi avec pour une boite de cassoulet. Je mange sous la pluie et rentre au chaud dans ma petite cabane. Plus rien ne peut m'arriver. Le son de la pluie résonne à l’intérieur, je suis au chaud avec mon livre, mes paupières sont lourdes, j’éteins la lumière et alors que je m’apprête à sombrer, j'entends des hurlements au loin. Bordel de merde c'est quoi ça encore ??? Les hurlements deviennent de plus en plus forts et horrifiques. Ce sont des hurlements d'animaux. Bestiaux. Deux solutions. Ce sont des loups-garous, ou des ours.

Les cris durent vingt bonnes minutes quand d'autres apparaissent de l'autre côté de la clairière ! Il sont à deux cents mètres de moi tout au plus. Je prie pour que le bruit de la pluie sur la tente ne me donne pas envie de pisser ! Je reste dans le fond de mon duvet, les yeux écarquillés, et me dit que rien ne peut m'arriver. Une bonne heure passe et un éclair traverse mon esprit ! Les brames de cerfs ! C'est la saison des amours ! Ils essaient juste de tirer un coup ! Je sors mon téléphone, vais sur youtube, mets le son au minimum, tape « brame de cerf » et colle le téléphone à mon oreille. C'est bien ça... Soulagement. J’éteins le téléphone rapidement et m'endors, bercé par les hurlements amoureux. Priant tout de même pour qu'ils ne me prennent pas pour une biche.

Jour 15 – Slovaquie – Besenova – Kilomètre 2199

7 heure du matin. Tente repliée. Le sac n'a pas été éventré. Moi non plus. Les cerfs dorment à point fermé. En faisant chemin inverse sous la pluie je découvre quelque chose qui n’était pas là la veille. Le sol est labouré, sans dessus dessous sur 30m2. Les sangliers ! Ils sont venus pendant la nuit. Flair de chasseur. Après plusieurs heures d'attente et gorgé de flotte, une femme, Zusana, me prend en stop. Une chasseuse, une vraie. Son chien vient juste d’être diplômé chasseur professionnel pour la chasse au canard, faisan et lapin. Zéro blague. Elle part livrer des bières à Poprad. Je lui dis vouloir aller plus dans le centre du pays.
- C'est une mauvaise idée qu'elle me dit.
- Comment ça ?
- Les manouches. Y en a partout.
Une plaie selon ses dires. Le centre est rempli de villages de gens du voyage. Si je m’aventure par là-bas avec tous mes sacs je vais revenir en slip à coup sûr ! Jakub et Emma m'ont mis en garde à propos du même « danger » la veille. Dans le doute, je préfère ne pas prendre de risques. Une fois à Poprad la première voiture qui s’arrête est une famille de gitans... Je décline maladroitement à cause du bourrage de crâne des deux jours précédents. L’homme comprend et secoue la tête en signe de mépris. Je me sens comme une merde... Tomas me récupère peu après. Il va à Košice, à de 200 kilomètres. La dernière ville avant l'Ukraine. Quel est son avis sur les gitans ? Il est catégorique.
- T'as bien fait d'pas monter avec eux ou de ne pas être allé dans le centre du pays ! Ils t'auraient tout volé. Je vais te montrer.
Il fait un détour par la périphérie et me montre de loin une espèce de bidonville ou ces pauvres gens vivent dans des cabanes de palettes et de taules, les pieds dans la boue. Il se tourne vers moi.
- Ça fait mal au cœur mais il ne faut pas se fier aux apparences. Ce sont des ordures. Ils n'ont aucune pitié. Il faut les laisser là où ils sont.

Jour 16 – Slovaquie – Košice – Kilomètre 2385

J'avais décidé de me poser à Košice pour reprendre des forces et visiter un peu. Circulez, y'a rien a voir. Une fois sorti de la ville, j'ai un bon pressentiment. Le soleil est revenu et je suis heureux de reprendre la route. Malgré le regard atterré des conducteurs qui lisent mon panneau « Ukraine », un ukrainien en Renault Trafic me récupère. Compte tenu de la situation en Ukraine, mon itinéraire a changé plusieurs fois depuis le début du voyage. Je voulais d'abord passer par les grandes villes de l'Ouest pour rejoindre la Moldavie et j'ai finalement changé d'avis pour prendre les petites routes de montagne au sud. Afin de facilement me réfugier en Roumanie si les choses tournaient au vinaigre. Nous sommes cinq dans le van, nous arrivons à la douane, dix minutes d'attente, tampon sur mon passeport et j'entre officiellement dans un pays en guerre. Le chauffeur me dit qu'il se rend à Ivano-Frankivsk. L’une des villes qui se trouve sur mon premier itinéraire. Ce qui me fait faire un grand bond en avant. Je suis de la partie. Des gens descendent et montent tout au long du trajet. Je comprends que je suis dans un blablacar, mal à l'aise de ne pas avoir donné un centime, mais heureux d'avoir une bonne étoile.
Le mec roule comme une brute, je pense qu'il a peur de louper l’apéro. Je me vois mourir une centaine de fois. Les kilomètres défilent devant une mer verte et rouillée d'arbres escaladant les montagnes alentour. Le spectacle que m'offre le parc national de Skolivski Beskydy est un tourbillon d'air frais. Pour la première fois depuis le jour de mon départ, j'ai l'impression de vivre une aventure. Quelques éléments nouveaux s'ajoutent au décor. Le cyrillique, les églises orthodoxes, les militaires, les publicités en 4 par 3 invitant les civils à rejoindre le combat, une architecture très soviétique, froide et austère, et des bunkers de fortune un peu partout faisant office de check points. L'Ukraine est le premier pays que je traverse sans accès à internet. Un partage de connexion plus loin, je réserve un hôtel dans lequel on me dépose. Les touristes ne courent pas les rues, je suis seul dans l’établissement. Après cette longue traversée, comme moi, la nuit tombe.

Jour 17 – Ukraine – Ivano-Frankivsk – Kilomètre 2707

Qu'est-ce qu'il se passe dehors ? Voilà la question que je me pose à la seconde où j'ouvre les yeux. Je traverse des rues désertes pour rejoindre le centre ville. Quelques chiens errants dans des quartiers éculés remplis de maisons délabrées qui murmurent des histoire oubliées. La chaussée est en mauvais état, décorée de clôtures difformes et rouillées. Au fur et à mesure les rues se remplissent, les transports en commun font leur apparition, les maisons prennent de la hauteur et de la couleur, et à côté de barrages gardés par des soldats lourdement armés, les terrasses sont remplies, les commerces voient défiler les clients, les enfants jouent, les gens sourient, la ville vit. Je suis très surpris de ce contexte. Dans mon imagination, les gens étaient affamés, le moral brisé, le visage affaissé et la mine morne. Mais au lieu de ça, les badauds se promènent détendus devant le bâtiment de l'administration de l'État, ce dernier bien caché derrière des tonnes de barricades. Et malgré les impacts de balles ici et là, tout semble parfaitement normal. Tel une fleur rare qui pousse entre les fissures de la guerre. Une journée de tourisme qui se termine par un resto ukrainien, qui me vient comme une récompense. Au menu ce soir, holubsti. Du chou farci à la viande. Tuerie.
- Avec ceci ? Me demande la serveuse.
- Du vin.
- Nous avons du vin français, italien, argentin, mais nous avons aussi du vin ukrainien qui vient du sud de la région.
- Va pour le vin ukrainien !
Je ne me souviens plus du nom de ce vin et croyez-moi, c'est une grave erreur. J'aurai aimé me souvenir du nom d'un pinard aussi dégueulasse pour ne plus jamais avoir à en recommander. Entre deux haut le cœur je regarde la serveuse flirter avec un de ces collègues. Ils doivent avoir vingt ans et vivent l'amour au milieu de la mort.

Jour 18 – Ukraine – Ivano-Frankivsk – Kilomètre 2717

Ce matin, la réceptionniste me conseille d'aller à Yaremtche. Petite ville bucolique selon ses dires. Gare routière. Billets en poche et vingt minutes à tuer. Je commande un hot-dog devant la gare et prends une photo anodine des bus qui tombent en pièces en attendant les passagers. Trois flics se pointent et me demandent mes papiers. Ce à quoi je réponds, « passeport, hôtel ». Ils sortent des menottes et, alors qu'ils font un pas dans ma direction, un homme qui attendait sa nourriture dans la même file que moi intervient. Il doit avoir une cinquantaine d’années. Ils lui demandent ses papiers, il les présente. Ils lui demandent son téléphone, il le leur donne. Ils commencent à le questionner, prennent en photos tous ses contacts, tous ses messages, l'homme se défend et je comprends assez vite que les flics ne rigolent pas du tout. Alors qu'ils encerclent le type, la serveuse me tend mon sandwich et, avec un regard très sérieux et apeuré me fait comprendre par un léger signe de tête de décamper. Je marche discrètement jusqu'à l'angle et m'engouffre dans le bus. Caché par le rideau de ma fenêtre, je regarde mon sauveur hurler et se faire embarquer. La photo n’en valait vraiment pas la peine...

Yaremtche est comme on me l'avait décrit. Bucolique. Petit village longé par un cours d'eau, entouré de montagnes et de forêts. Dans les petites rues accidentées trônent de vieilles et grandes maisons en bois trouées par des dizaines de vitres. La lumière doit y pénétrer comme dans une cathédrale mais il faut minimum un week end pour laver les carreaux ! Une église est posée là, au milieu de la nature, encerclée par une centaine de sépultures qui tournent le dos à l’édifice sacré. Comme-ci ces dernières regardaient les collines alentours dans une infinie sérénité. Sur chacune d'elles, une photo du défunt témoigne d'une vie éteinte. De retour en ville j'ai besoin de bruit, de bières et de parler. Je rencontre un américain dans la rue qui m'invite à rejoindre ses amis.
- Qu'est-ce que vous faites ici ?
- Nous sommes des soldats américains en poste. Nous formons les combattants ukrainiens.
- Mais je croyais qu'il n'y avait pas de soldats américains sur le territoire.
- On en parle simplement pas dans les médias. Tu vas où après l'Ukraine ?
- Moldavie.
- Mec, ne va pas là-bas ! C'est le Pakistan de l'Europe. Crois-moi. Tu vas te faire dépouiller. C'est rempli de voleurs. Tu ne vas pas tenir une journée.
Perso, je crois que c'que j'vois. Alors je ne changerai pas d'avis. Ils haussent les épaules et me lancent un, « on t'aura prévenu ». L'ambiance dans la bar est la même qu'un samedi soir lambda à Paris. Tout le monde est saoul, la musique est à fond, les soldats draguent, personne ne parle de la guerre.

Jour 19 – Ivano-Frankivsk – Ukraine – Kilomètre 2834

Un bruit aigu me fait vibrer le crâne. Un bruit que ma gueule de bois n’apprécie guère. C'est quoi ?! Une alarme incendie ! Je tombe du lit. Une fois au sol, je comprends que l'alarme vient de l’extérieur. J'enfile un futal et descends voir la réceptionniste. Elle me confirme ce que je ne voulais pas entendre. Des avions russes ont été vus au-dessus de la ville, ce sont les sirènes pour prévenir d'un potentiel bombardement. Je fourre tout dans mon sac et plonge dans la rue froide et grisâtre. Pas un chat. La seule présence ce matin est ce bruit oppressant qui rebondit sur tous les murs. Je dois me barrer au plus vite et là, il n'est pas question de faire du stop. Dans le centre, une frénésie inquiétante s'installe. Certaines personnes courent chez elles, d'autres, le téléphone à la main, filment la cohue. Je sors mon appareil photo dans cette atmosphère électrique, ce qui déclenche la colère d'un civil d'une cinquantaine d'années. Ses mots, étrangers à mes oreilles, me font comprendre que l'appareil photo n'est pas le bienvenu. Un militaire vient me voir pour me dire que je dois partir immédiatement. C’était mon projet. Une fois à la gare routière, je demande à un soldat ce qu'il se passe. Il rit et me dit de sauter dans le premier bus que je trouve. Sans accès à internet, je demande à la caisse un billet pour la Moldavie. La caissière m'en vend un pour Kolomyia. Elle m’assure que c'est la bonne direction. Le bus démarre et les sirènes disparaissent avec la ville. Le vieux minibus jaune transperce la pluie à vive allure. Une fois à Kolomyia je mets les pieds dans la gadoue, les immeubles sont vétustes et habillés de rouille, les gens errent sans but.
Sans perdre de temps, je m'empare d'un billet pour Tchernivtsi. La météo s'adoucit et au-dessus de moi, le gris vire au bleu. Le bus dépose les voyageurs à l’entrée de la ville. Je trouve un accès au wifi pour rassurer mes proches, recolle mes semelles, et comme une énigme à résoudre, regarde la route que je dois emprunter. La ville n'a pas l'air bien grande. Je me mets en marche. L'avenue est sans fin et le Monstre pèse une tonne. Sur la carte, je vois une route qui coupe à travers une zone résidentielle. Je bifurque. La route est bien plus longue que prévu. Interminable même. Je vous ai dit que je suis diabétique ? Un détail important. Après deux heures de marche éreintante, ce qui devait arriver arriva. Je me sens faible, mes jambes se transforment en coton, j'ai la tête qui tourne, mes pensées se perdent dans un labyrinthe incohérent, je ne sais plus où je suis, je ne sais pas ce que je fais là. Hypoglycémie. Je regarde dans mes affaires. Plus de sucre ou quoi que ce soit qui pourrait améliorer mon état. La rue est déserte. Pas même un magasin. Je continue. Une vingtaine de minutes plus tard, à bout de force et complètement désorienté, j’aperçois une femme dans son jardin. J'essaie de l'interpeller. Aucun son ne sort. Je tape sur la barrière, elle se retourne et vient à ma rencontre. Impossible de parler distinctement. Les mots ne trouvent pas de sens dans mon esprit, perdus dans un désert muet. Son mari arrive. À genoux, épuisé, les seuls mots que mes lèvres forment sont sucre et diabétique. La transpiration inonde tout mon corps et je pense sincèrement que je vais mourir ici. Finalement, le mari réapparaît avec des gâteaux. Je les dévore. Instinct de survie. Je reprends mes esprits et leur explique ma situation. Le couple démarre le Kangoo jaune et m’emmène à la sortie de la ville. Sur la route je réalise la merde dans laquelle je me suis fourré au vu du nombre de kilomètres parcourus avec eux. Je n'y serais jamais arrivé seul. On se serre dans les bras, ils insistent pour me donner un sandwich. Je me retrouve seul, une fois de plus, avec les idées dans le vague. La nuit ne va pas tarder à tomber, je suis exténué et m'enfonce dans les bois. Ma tente est plantée, le sandwich a disparu et les sirènes reprennent au loin, à Tchernivtsi. J'allume ma faible lumière rouge qui se balance dans la tente au rythme de la panique qui retentit en dehors de la toile. La fatigue finit par l'emporter sur la peur.

Jour 20 – Tchernivtsi – Ukraine – Kilomètre 2970

Je me réveille honteux, mais chanceux de la tournure qu'ont prit mes péripéties de la veille. Je suis en vie. Je me fais prendre quasi immédiatement par un soldat ukrainien. Il me dit d'une voix rauque qu'il a interdiction d'embarquer qui que ce soit. Je dois me cacher sur la banquette arrière. Il me dépose à la frontière moldave. Je passe la douane sans soucis. Internet est toujours inexistant. Les soldats américains m’avaient conseillé de faire un détour par Vinnytsia, au Nord. Selon eux, une route bien plus empruntée. Selon moi, un chemin bien plus long. Ça me fait chier de le dire, mais ils avaient raison. Quatre heures sont passées, et autant de voitures. Plusieurs chiens errants me tournent autour. Hors de question que je dorme ici. Autour ? Absolument rien, si ce n'est la forêt, les chiens, et moi. Un mini bus arrive. Il va à Chisinau. La capitale. Et puis merde. J'en ai chier ces deux derniers jours. J'ai besoin d'un lit.
- C'est combien ?
- 20 euros.
- Vendu.
Le chauffeur se barre et me laisse dans le bus pendant deux bonnes heures. Seul. Quand il revient, il me lance qu'en fait ça fera 30 euros. Fils de pute. De toute façon je n'ai pas le choix. C'est ça ou les chiens et les bois. Au cours du voyage, quelques passagers montent dans le transport. 270 kilomètres assis sur une machine à laver en plein essorage. Je ne peux même pas corner une page de mon livre. Mon visage est immergé d'eau chaque fois que j'essai de boire. Je regarde, jaloux, le siège du conducteur qui est monté sur je ne sais quel mécanisme de vérin hydraulique. Quand il prend une bosse à 100 km/h et que nos têtes rebondissent sur le plafond, lui sautille sagement, flottant sur un coussin d'air. J'ai l'anus qui saigne. Après six heures interminables à traverser un des pays les plus pauvres que j'ai vu, nous arrivons à destination. Mon corps continu de trembler pendant une bonne demie heure. S'il vous plait, accélérez vos recherches sur Parkinson. Le couple qui était assis à côté de moi me partage internet pour que je puisse réserver un hôtel. 144 euros. C'est le moins cher. C'est quoi encore ce bordel ?! Simple. On m'explique qu'avec la guerre, plein d’ukrainiens traversent la frontière pour trouver refuge en Moldavie. Du coup, tout le monde augmentent les prix pour se faire un max de thune. J'hallucine. Faut vraiment être le fils de personne pour faire un truc pareil... Je fini par trouver par miracle un appart à 25 euros sur Airbnb. Réservation terminée, soulagement. Mais le soulagement est de courte durée quand je reçois un message me demandant d'annuler car le logement n'est plus disponible. Bémol, si j'annule maintenant, à moins de 24 heures de l'arrivée, je ne serai pas remboursé. C'est la deuxième fois que je me fais arnaquer aujourd'hui. Une esclandre plus tard, la proprio me donne l'adresse d'un hôtel où je pourrai dormir sans payer. Elle les a prévenu. Bah voilà ! Sous un ciel incandescent, le couple m’accompagne jusqu'à l’arrêt de bus. C'est pas loin qu'ils me disent. En chemin j’apprends qu'ils ont payé leur ticket de bus 3,50 euros pour quasiment le même trajet. C’était ça, la première arnaque. Quarante minutes de marche plus tard, nous arrivons enfin à ce putain d’arrêt de bus. J’attends. Les bus défilent. Tous sauf le mien. Sur la carte, je vois que la rue où je dois aller est à deux blocs. Dix minutes de marche et je suis à l'endroit supposé, mais rien. Une lumière blanche brille sur des graviers au bout d'un chemin sombre. Je la suis et vois une porte entrebâillée d'où jaillit une sorte de réception. L'endroit fait peine à voir. Des murs gorgés d'humidité, un carrelage anciennement blanc, un canapé sur lequel un chien hésiterait s’allonger, et un meuble de réception Ikea brinquebalant. L'ensemble est une mosaïque de négligence et d'usure. Derrière, pas de chaise, mais un lit. Étendue dessus, une nana d’environ 28 ans scotchée à son portable.
- Excusez-moi
- Deux secondes !
Elle arrive deux minutes plus tard en soupirant.
- C'est pour quoi ?
- Bonjour, je viens de la part d'une personne sur Airbnb qui vous a contacté pour me loger ce soir.
- Ok, c'est 30 euros la nuit.
- Il doit y avoir un malentendu, cette personne m'a dit qu'elle vous avez contacté. Il y a eu un problème avec la réservation.
- Je m'en fou. C'est 30 euros la nuit ou tu t'casses.
Cette grognasse ne me laisse pas le choix. C'est la troisième arnaque en 12 heures.
- Deux nuits.
- 60 euros. Maintenant.
- Je dois poser mes affaires dans la chambre avant d'aller retirer. Je n'ai rien sur moi. - Non. 60 euros en cash et maintenant.
Je me penche en avant et la regarde droit dans les yeux.
- Écoute-moi bien. Je vais aller dans cette chambre poser toutes mes merdes que j'me coltine depuis ce matin. Ensuite je vais prendre une douche pour me calmer et APRÈS j'irai tirer ton fric.
- Ok.
L'immeuble ressemble à un asile de fous. La peinture se décolle des murs comme une vieille écorce d'arbre, le carrelage, craquelé, ressemble au lit d'une rivière asséchée. Le premier étage est noyé dans un torrent de musique électronique et agressive qui émane d'une chambre au bout du couloir. Dans cette chambre ? Deux hommes dans la vingtaine, apparemment dans un état de voyage intérieur avancé. Dans le couloir tourbillonne un homme surexcité, faisant des allers-retours rythmés par des coups de poings dans les murs. Au second et dernier étage, je suis, d'un pas pressé et méfiant, la cinglée de la réception. Sur ma droite une forte odeur de nourriture se dégage d'une casserole en ébullition posée sur un réchaud. Autour, des vêtements pendent sur deux cordes raides qui traversent la chambre de part en part. Deux grands-mères scrutent mon passage. La dernière porte est la mienne. Serrure cassée, draps sales, déco des pays de l'Est des années 80, le chauffage est mort. La salle de bain est située sur le palier. J'essai de fermer la porte de ma chambre à clefs, impossible. J'entasse mes sacs à coté de la douche, allume l'eau qui coule contre la paroi, identique à une cascade pendant une sécheresse. Je me retourne, le pommeau est dans le lavabo. Irréparable. Je me rhabille, prends tous mes sacs et redescend les deux étages. Au premier étage l'homme tourbillonnant me lâche un « fils de pute » dans un français parfait.
La réceptionniste est dans son lit.
- T'as mon fric ?
- Nan, j'y vais, mais la douche est cassée et impossible de fermer la piaule à clefs.
- J'vais aller voir. Ramène la thune.
Je suis de retour vingt minutes plus tard avec mes billets de Monopoly moldave. Je lui pose trente balles sur le comptoir. Je ne l'ai jamais vu réagir aussi vite.
- Je prends qu'une nuit finalement. Vous avez regardé la serrure ?
- Ouaip. Marche pas.
- Dans ce cas, je vais prendre une autre chambre.
- Ya pas d'autre chambre. C'est ça ou dehors.
- Et pour la douche ?
- Rez de chaussée. Bout du couloir à gauche.
Quand je me retourne, une petite blonde à capuche me sourit. Pas un sourire mignon. Un sourire qui glace le sang.
- Salut ! T'es qui toi ? Qu'esse tu fais ici ?
- Salut. J'suis personne. J'suis d'passage.
- Tu sors avec moi devant pour fumer une clope ?
- Nan merci. J'ai arrêté et je vais prendre ma douche.
- Allééééé ! Viens steuplé ! J'suis seule et j'ai envie d'fumer une clope avec toi !
Et puis merde pour la douche. J'ai besoin d'une clope. La première en plus d'un an. Dégueulasse.
Cette nana a un débit de parole impressionnant. Elle est simplement inarrêtable. Elle a l'air complètement paumée. Quelque chose cloche. Elle me parle comme une enfant de 12 ans et d'un coup se met à dégueuler une averse d'insultes avant d'exploser de rire et de recommencer. Elle se gratte les bras, se donne des coups et me crache le morceau. La drogue. Pourquoi ? Parce qu'elle a des problèmes psychologiques. Elle s'est barrée de l’hôpital. Elle se cache ici et ce n'est apparemment pas la seule. Je lui prends une seconde clope. Celle-ci passe mieux. Alors qu'elle me déballe sa vie, je vois un homme qui se tient debout dans l'ombre et qui regarde dans notre direction.
- C'est qui lui ?
- Il est comme moi. Mais dangereux. Ne le regarde pas. Ne lui parle pas.
Le mec se rapproche, la fille se barre.
- D'ou j'viens ? Qui m'demande.
- France.
- Qu'esse que j'fous là ?
- Longue histoire
- J'ai tout mon temps.
- Je n'en ai pas. Je dois filer.
Je me lève et entre dans le hal